Chrétiens infertiles

Lorsque l'enfant ne paraît pas

Témoignage d’Anne

Ce n’est pas facile de parler de son infertilité quand on est jeune et qu’on semble avoir la vie devant soi, Quand je parle de ce sujet, la plupart des réactions ressemble à « mais tu as le temps ». Oui, j’ai le temps. Ça fait presque deux ans et demi que j’ai le temps.

Lors de nos fiançailles, avec mon futur mari, nous avons très vite su que nous désirions une famille nombreuse. Nous avions un nombre d’enfants idéal, mais c’était autant pour le symbole que pour la précision. Nous savions surtout ce que nous ne voulions pas: un enfant unique, ou même seulement deux enfants, comme ça semble être « la norme » véhiculée aujourd’hui, si possible une fille et un garçon. Mais nous avions le temps, vu que nos fiançailles ont duré.

Après notre mariage, nous avons eu tout de suite un désir de premier enfant. Ça pouvait sembler sembler déraisonnable à beaucoup, eu égard à mon âge, à ma situation professionnelle (je suis en thèse et je ne sais pas du tout quand j’aurai un emploi stable, sans changement de lieu de travail tous les trois mois), mais c’était notre désir. Très vite après notre mariage, nous nous sommes rendus compte que j’avais des problèmes de santé qui allaient rendre le projet bébé plus difficile à mettre en œuvre. Effectivement, presque deux ans et demi après notre mariage, nous n’avons toujours pas d’enfants et mes problèmes de santé n’ont pas disparu.

J’ai entendu pas mal de choses pendant ces deux années et demi. La remarque la plus fréquente a été « mais vous avez le temps ». Oui, moi, j’ai le temps. Mais savoir que j’ai le temps n’est pas une grande consolation quand on constate qu’on n’arrive pas à avoir l’enfant qu’on désire, encore moins quand on se rend compte que, si tout s’était passé normalement, je pourrais déjà être enceinte du deuxième. Mais j’ai le temps. Une variante de cette remarque: « finis ta thèse d’abord ». Merci mais si j’attends d’avoir un emploi vraiment stabilisé, le premier, ce n’est pas à vingt-six ans que je l’aurai (et encore, rien ne garantit que je serai mère l’année de mes vingt-six ans) mais à trente-cinq ans, à supposer que ça marche d’ici là. J’ai aussi entendu: « je croyais que vous attendiez (sous-entendu « la fin de ta thèse ») avant d’en avoir ». Ce n’est pas parce que l’âge moyen du premier accouchement en France est de trente ans que nous attendons afin de contribuer à l’établissement voire à l’augmentation de cette moyenne.

Ce genre de remarques n’est pas spécifiquement chrétien, mais ça n’a rien arrangé.

Du côté de notre foi, il y a des hauts et des bas. Nous essayons d’avoir une vie de foi forte sur notre paroisse. Nous avons de la chance, cette dernière est plus jeune que la moyenne, dynamique, chaleureuse, et le prêtre est vraiment formidable. Néanmoins, malgré toutes les qualités humaines de ce dernier, elle souffre d’un défaut assez répandu dans l’Église catholique: il y a peu de place pour les couples en attente d’enfants. Les familles sont très bien intégrées dans la paroisse, mais, même avec un prêtre qui écoute les confidences des fidèles sur le sujet (et le nôtre y est attentif), ça reste parfois difficile. Ainsi, plusieurs fois par an, la messe des familles est l’occasion de prier particulièrement pour les familles qui demandent le baptême de leur enfant. Au début, cela m’émouvait et je nous imaginais, un an plus tard, tenant notre petit dans les bras en train de le présenter à la paroisse. Maintenant, il arrive que les larmes coulent pendant le « Je vous salue Marie » qui conclut ces messes. De même, les dimanches paroissiaux sont souvent difficiles car les couples de notre âge, qui sont souvent des amis, passent une partie du repas autour de la table des enfants, en surveillant les leurs.

À tout cela il faut ajouter les pasteurs indélicats. Nous en avons eu une expérience lors d’une messe de minuit où le prêtre a procédé à une bénédiction par groupes. Il a fait se lever les enfants pour les bénir, puis les jeunes et les couples non mariés, puis les parents, les grands-parents, et les religieux, et, au lieu de demander à ceux qu’il aurait pu oublier de se lever, il a conclu par « ça y est, tout le monde est debout ». Bilan de l’opération: j’ai chanté, comme j’ai pu, Il est né le divin enfant en larmes, dans les bras de mon mari. Ce dernier est allé voir le prêtre après la messe, sans obtenir un mot d’excuse. Et nous avons eu des échos nous laissant penser que nous ne sommes pas les seuls à avoir été ainsi touchés par ce manque de tact.

Un des aspects difficiles à vivre découle aussi de cette règle de vie tacite « le chrétien rit avec ceux qui rient, pleure avec ceux qui pleurent » (Romains, 12, 15). Il est parfois difficile de se réjouir immédiatement quand on nous annonce une grossesse: à la joie de l’annonce se mêle inévitablement cette question « pourquoi n’y avons-nous pas le droit? ». Je n’ose pas partager ce que je ressens alors de peur de passer pour un monstre d’égoïsme. Or c’est juste une réaction sur le moment, j’arrive ensuite à me réjouir avec ceux qui sont proches de moi et me tiennent à cœur.

Heureusement, au milieu de tout ça, il y a des amis présents qui ont des gestes forts. Ce sont deux couples d’amis qui nous annoncent leur grossesse par mail d’une manière très délicate, pour que nous ne l’apprenions pas par le bouche-à-oreille paroissial, et qui nous disent qu’ils comprendraient que nous ne puissions pas nous réjouir. C’est l’un de ces amis qui vient nous voir pendant un repas de baptême pour nous demander si nous tenons le coup et comment ça se passe pour nous actuellement. C’est une autre amie qui me demande si la vue de son gros ventre puis de sa toute-petite qui vient de naître ne nous gêne pas. Ce sont les amis qui prient pour nous et nous soutiennent par leurs paroles.

Mais, si tous ces gestes nous portent et sont pour nous une force, ils sont isolés au sein de l’Église et nous ne sommes pas à l’abri de remarques maladroites voire désobligeantes. Nous aimerions sentir que l’Église, en tant qu’institution, ne nous propose pas que des chemins à part ou réservés à des personnes vivant la même chose. De ce point de vue, c’est très bien d’organiser des pèlerinages à Sainte-Anne d’Auray, par exemple. Mais nous aimerions que l’institution ecclésiale tienne compte de l’augmentation du nombre de couples infertiles dans ce qu’elle propose pour la vie paroissiale. Je ne demande pas qu’elle change le dogme, juste qu’elle prenne davantage en compte, au quotidien, cette situation, par des gestes qui diminueraient notre sentiment d’exclusion.

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