Chrétiens infertiles

Lorsque l'enfant ne paraît pas

Les propos à éviter

L’entourage des couples infertiles ne fait pas toujours preuve de délicatesse, souvent par ignorance, dans des situations potentiellement blessantes. Nous avons voulu rassembler des expériences mal vécues pour éviter à ceux qui sont soucieux de bien faire d’éviter des maladresses.

Lors de l’envoi des vœux du Nouvel An, il est mieux d’éviter d’inclure les cousins mariés depuis dix ans et sans enfants dans l’heureuse mailing-list qui recevra le PowerPoint-résumé de l’année de vos têtes blondes. Vos vœux risquent de passer au second plan pendant que le couple destinataire ne demandera qu’une seule chose: « pourrons-nous un jour envoyer un message de ce genre? ». Même si vous êtes de bonne volonté, vous risquez aussi de vous retrouver rayés de leur carnet d’adresses et d’être catalogués comme des personnes qui n’ont rien compris à leur problème voire qui s’en moquent.

Même remarque pour les annonces de grossesse. Nous sommes très touchés lorsqu’on pense à nous et qu’on nous fait part d’une grossesse, mais il vaut mieux faire simple. Les annonces personnalisées nous touchent encore plus, puisqu’elles nous montrent que nous ne sommes pas un nom parmi quarante amis mais un couple particulier avec un problème particulier dont nos amis tiennent compte. Et cela est très précieux dans notre situation.

Si la famille commence à être nombreuse par rapport aux critères de notre époque (attente du troisième, du quatrième, du cinquième, voire plus si affinités), les allusions à cela dans les annonces de grossesse à un couple infertile ne sont pas très recommandées. Si ça se trouve, eux aussi rêveraient de vous annoncer l’arrivée prochaine du quatrième, mais ils en sont encore à attendre le premier/deuxième…

Il en va de même pour les faire-parts envoyés sans petit mot personnalisé. Nous nous réjouissons plus facilement avec ceux qui nous montrent qu’ils ont conscience de ce que nous vivons et qu’ils sont sensibles à notre souffrance.

Si nous séchons les réunions de famille, cela ne veut pas dire que nous n’aimons plus notre grand-mère, nos grandes-tantes ou nos cousins. Mais pour peu que nous venions d’une famille nombreuse ou que la cousinade réunisse une centaine de personnes, le nombre de couples avec enfants nous rappellera inévitablement notre situation, et la journée risque de se passer à ruminer en se demandant pourquoi nous ne pouvons pas nous aussi figurer dans le carnet rose familial. Pas la peine, donc, d’aller demander à nos parents pourquoi nous avons séché pour la quatrième année de suite. Normalement, un simple coup d’œil à l’arbre généalogique et plus particulièrement à notre date de mariage vous donnera l’explication.

À éviter aussi absolument: « Pourquoi n’adoptez-vous pas? Je connais plusieurs couples qui ont eu un enfant naturellement juste après avoir adopté. ». D’une part, l’adoption n’est pas un palliatif, c’est une vocation. D’autre part, ça suppose que l’infertilité est d’ordre psychologique, or les infertilités psychogènes sont très rares. Je reconnais avoir déjà prononcé cette phrase (pas devant les intéressés ceci dit). Avec quelques années de recul, je le regrette.

D’un point de vue plus spécifiquement chrétien, il y a des réflexions ou des remarques à éviter absolument.

Tout d’abord, la multiplication des exemples de couples bibliques infertiles ne sert à rien. Comme un couple l’a déjà très bien fait remarquer, la vocation d’Abraham n’est pas exactement comparable à la nôtre.

Une autre comparaison qui ne sert à rien: « regarde unetelle, elle n’a pas d’enfants mais elle ne se plaint jamais ». À moins que ça soit le conseiller spirituel d’unetelle qui nous l’assure, rien ne nous garantit qu’elle le vit admirablement bien et qu’il n’y a pas des larmes ou un couple fragilisé par l’épreuve qui se cachent derrière son apparent détachement. C’est pareil pour les grands discours sur l’abandon à la volonté divine. D’une part, est-ce vraiment la volonté de Dieu que nous n’ayons pas d’enfants? D’autre part, le chemin de l’acceptation de l’épreuve est un chemin long et personnel propre à chacun des couples concernés.

Parmi les paroles qui ne résolvent rien, il y a celles sur le thème « il y a pire que vous dans la vie » ou « chacun a sa croix à porter ». Il n’y a pas de hiérarchie dans la souffrance. Et sur des personnes qui ont un traitement médicamenteux conséquent pour leur permettre de ne pas sombrer, ce genre de phrases peut avoir un effet dévastateur. De même, les grandes considérations théologiques sur le sens de la souffrance qui est le signe d’on-ne-sait-quoi ou qui nous permet de nous rapprocher de Dieu ne sont pas toujours les bienvenues, surtout si ceux qui les entendent sont à mille lieues d’être en état de se les approprier. Offrir ses souffrances pour les autres est un très beau geste quand on y arrive mais quand on est dans un tel état qu’on n’arrive même plus à prier, on n’a pas forcément besoin d’entendre des encouragements à le faire.

Que dire à un couple d’amis qui confie qu’il pense avoir recours à la FIV ou une autre technique de PMA que leur église interdit? Rappeler les dites positions de l’église, textes officiels à l’appui, est peut-être très satisfaisant pour notre conscience mais douloureux à entendre par le couple concerné. Généralement, d’ailleurs, il connaît le point de vue en question. Ce dont il a besoin, c’est d’une présence amicale, pas d’un censeur: avec un censeur, on ne partage pas ses doutes ou ses difficultés; avec une oreille amicale, si. Si on sent que le couple va s’égarer sur une mauvaise piste en suivant le chemin dont il vous parle, il vaut mieux lui proposer le nom d’un accompagnateur spirituel qui a l’habitude des couples dans cette situation. Cela sera bien mieux accueilli.

Un mot aussi sur certaines considérations un peu hâtives entendues par un couple d’amis également concerné: « d’ailleurs ce sont des gens très chrétiens: ils ont quatre enfants ».

« Depuis quand la foi et la pratique religieuse d’un couple se mesurerait-elle au bon fonctionnement de l’utérus ou de la spermatogénèse de Monsieur? Même s’il est magnifique de collaborer à l’œuvre créatrice de Dieu et d’aimer la Vie, d’accueillir généreusement des enfants, épargnez-nous ces raccourcis. Il y a en filigrane l’idée que si nous n’avons pas (encore) d’enfants ou qu’un ou deux enfants c’est parce que nous sommes au choix égoïstes, ignorants de la volonté de Dieu pour notre couple et pour ses fidèles. C’est profondément blessant et très réducteur. Ranger les gens dans des boîtes, c’est leur mettre un pied dans la tombe! »

Et pour terminer, le fameux « c’est dans la tête » est médaille d’or de la phrase à proscrire à tout prix. Comme le dit une connaissance: « Ça explique bien des choses! Nous, ce n’est pas avec la tête que nous faisons les bébés. » (Oui, après en avoir entendues des vertes et des pas mures, on n’a plus forcément ni l’envie ni la capacité de faire dans la finesse et la bonne éducation.)

D’autres réflexions sont disponibles ici, pages 10 à 16. Il s’agit toujours du lien cité plus haut. Nous citerons cependant celle-ci: « La fin première du mariage n’est pas la procréation, mais l’amour. Pour protéger cet amour, ne culpabilisez surtout pas d’éliminer de vos fréquentations toute personne indélicate à répétition (l’amour rend délicat, cf. l’hymne à la charité de St Paul).»

Si vous souhaitez partager d’autres mauvaises expériences de ce genre, vous pouvez nous écrire avec le formulaire de contact.

3 Commentaires

  1. Plusieurs personnes ont réagi à ce blog dans le registre : « alors on ne peut plus rien vous dire », « on ne va pas s’arrêter de vivre/ s’interdire d’avoir des enfants/ de parler de nos enfants pour vous », « tout le monde a ses problèmes, où va-t-on si on doit tenir compte des problèmes de tout le monde », « on ne va pas se promener avec le manuel de ce qu’il ne faut pas dire aux couples stériles ».
    Il nous semblait pourtant avoir évité l’écueil tarte à la crème du tout ou rien.
    Bien sûr que non, les couples infertiles n’attendent pas que leur souffrance devienne le nombril de l’univers ou de leurs relations aux autres. Bien sûr que non, ils ne considèrent pas une grossesse chez leurs amis comme une agression personnelle. Bien sûr que non, ils ne réclament pas une médaille ni la compassion à grands renforts de sanglots.
    Ils ne sont pas non plus des cadenas réduits et refermés sur leur souffrance, fermés au monde, fermés à tout.
    De même qu’on ne dit pas bonjour à tous les inconnus dans la rue, mais qu’on dit bonjour aux gens qu’on connaît, de même qu’on ne s’interdit pas de parler de vacances à la neige en présence d’un handicapé, mais qu’on évitera de lui répéter une demi-heure l’ivresse qu’il y a à descendre une piste noire à fond les grelots, la juste mesure, le plus simple tact suffit largement à éviter les propos blessants. Oui, l’infertilité est une souffrance généralement ignorée, parce qu’elle n’est pas écrite sur les visages et que personne n’en parle. Une fois informé, y a-t-il vraiment un grand effort à faire ?
    C’est précisément parce que « tout le monde a ses problèmes » que cela ne doit jamais être le prétexte pour ignorer ceux des autres.

  2. Merci pour ce site très utile et audacieux. C’est rare, il me semble, d’oser présenter la souffrance de l’infertilité primaire et celle de l’infertilité secondaire dans une même logique : souffrir, dans les deux cas, de désirer une grossesse qui n’arrive pas. Ayant vécu 7 ans d’infertilité secondaire, j’étais convaincu qu’il y avait une différence radicale entre les deux choses. Par exemple, je n’ai jamais osé dire à un couple d’amis sans enfants que nous souffrions de ne pas avoir le 4ème , je pensais que cela pourrait être vécu par eux comme une provocation que de leur dire que nous souffrions alors que nous avions le bonheur d’en avoir déjà trois. En lisant ce site, je me dis que je suis peut-être passé à côté de quelque chose à partager avec eux. A l’époque, j’avais tendance à me dire que c’était bien exagéré de ma part de souffrir alors que d’autres ont un motif de souffrance infiniment plus grand. Il y avait un peu une autocensure dans mon esprit, la crainte de réagir comme un enfant gâté.
    Par ailleurs, c’est vrai que le poids de la norme n’est pas facile à vivre dans le milieu catholique. De temps en temps, quand on me demande combien j’ai d’enfants et leur âge, je me sens poussé à me justifier sur l’écart qu’il y a entre le 3ème et le 4ème , ou parfois même sur le nombre de mes enfants, qui n’est pourtant pas maigre. Or, d’une part je n’ai pas à me justifier, d’autre part personne ne me le demande vraiment ! D’où vient le fait que je réagisse comme si j’avais mauvaise conscience ? En fait, j’ai l’impression que quand on sort de la norme, il y jugement et/ou sensation d’être jugé.
    Le problème du jugement et des propos maladroits se pose aussi quand on sort de la norme avec une famille très nombreuse. J’ai entendu quelques échantillons bien costauds sur mes parents qui ont eu 10 enfants. Et l’une de mes sœurs a souvent les oreilles qui sifflent avec ses 8. Parce que là aussi ce n’est pas la norme. Du coup, attention s’il y a chômage et misère financière, s’il y a un problème de couple ou un enfant qui part en vrille : on entend qu’ils « l’ont bien cherché », y compris dans les salons catholiques. La différence dans ce cas, et elle est de taille, c’est que celui qui prend les réflexions désobligeantes dans la tête ne souffre pas de sa propre situation mais seulement du jugement des autres. Pour les coupes infertiles, il faut souffrir les deux, et le jugement atteint d’autant plus qu’il y a déjà souffrance.
    Bravo pour votre site.
    J’espère n’avoir blessé personne.

  3. 6 ans et 6 mois d’attente…
    Je reçois hier un mail d’une connaissance, un mail collectif lancé à la volée, contenant une invitation.
    Le cardinal Barbarin célèbre une messe pour les femmes enceintes du diocèse, au lendemain de la fête de la Visitation et juste avant la Fête des Mères, à l’issue de laquelle elles recevront une bénédiction spéciale.
    Encore un coup de poing dans mon estomac.

    La personne qui m’a transmis cette invitation connait notre situation mais n’a visiblement pas lu cette excellente rubrique des « propos à éviter » !

    Une fois le coup de poing encaissé, mon petit cerveau se remet en route.
    Pourquoi donc l’idée de la pastorale des familles et de l’évêque d’une telle proposition? La pastorale des familles s’occupe des familles, des fiancés, des enfants. C’est tout? oui c’est tout.
    Les femmes enceintes ne sont-elles pas déjà bénies car dépositaires d’un immense cadeau de Dieu?

    Pourquoi ne pas avoir choisi de placer entre la fête des Mères et la fête des Pères, une soirée de prières de guérison et d’invocation de l’Esprit Saint pour les couples infertiles? Si on y réfléchit bien, vers qui Jésus se tournerait s’il était à Lyon en ce mois de mai 2012 ?
    Vers les femmes enceintes car Il aime la Vie.
    Je me risque à penser qu’Il poserait aussi Son regard plein d’Amour sur ceux qui souffrent, qui ressentent un immense vide, qui rêvent de porter la Vie et qui se sentent incompris.

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